Allegro furioso Virginie Lou

 

 

 

 

Première page

 

Dans les empires pourrissants naissent encore des enfants, moins innocents que ceux des Pères fondateurs, moins conquérants, disons moins intoxiqués d’espoir. Ils apprennent à marcher entre les ombres des gratte-ciels qui frissonnent un matin sur leur base et s’écrasent dans la poussière, en direct de l’Histoire. Ils rient beaucoup, ces enfants-là, que faire de mieux ? Le fils d’Aurélie aimait rire, de la pointe des orteils au pic de la houppette qu’il sculptait au milieu de son front, avec du gel bleuté, quand il avait huit ans. Et plus tard il riait encore, jaune assez souvent. Il riait tout à l’heure, hier, elle ne sait plus, avant la guerre…
Il riait des jeunes filles vêtues d’un rien de drap blanc, prêtresses d’un dollar juché sur une colonne en carton doré ; de l’américain Cheney en Pinocchio, son pif de César des menteurs porté sur les épaules de soldats, en file devant lui ; de l’Empereur du monde en troll, qu’un légionnaire romain embrassait sur la bouche et pelotait gravement près du Colisée, fermé aux touristes en raison des circonstances. Il riait des gueux agenouillés aux pieds de San-Precario, des actionnaires gonflant à l’hélium la bulle financière, des éboueurs de la corruption qui ouvraient les vannes d’incendie sur les pieds des manifestants, rendus à l’enfance des jeux d’eaux.
Ceinturant la colline du Capitole où s’étaient réunis les dirigeants de l’Empire, des grilles jaune canari aussi hautes que les pins parasol de la via dei Fori Imperiali contenaient les manifestants à respectable distance du quartier réservé. Aurélie et Arno, immobilisés sous les murs de l’ancien forum, contemplaient en spectateurs la foule qui badinait au soleil et faisait la fortune des marchands ambulants. De tout côté fusaient des plaisanteries sur le choix du Capitole comme lieu de rencontre au sommet des dirigeants. On se montrait du doigt les quatre cartes en marbres blanc et noir, incrustées dans la muraille de brique, et représentant l’extension de l’Empire romain de Romulus à Constantin. On blaguait sur les cartes manquantes.
Sur le trottoir, de nombreux policiers in borghese, repérables à leur sac banane alourdi par l’arme de service, à leurs identiques lunettes noires et à leur air farouche, faisaient de la surveillance en attendant les ordres. Au loin, empêtrée dans ses voiles noirs, une sorcière FMI balayait une planète hérissée de drapeaux, et dansait la ronde avec un ministre de l’intérieur nanti d’un masque double de pompier pyromane. Des ouvriers de la chimie allemande contaminés dans leur usine martelaient les bidons de tôle qui avaient contenu leur poison. Une brigade d’intervention cagoulée, marquée au dos du mot PICOLE dans la typographie de l’ordinaire POLICE, caracolait sur une poubelle à roulettes. Les serfs anglais et français de multinationales délocalisées en Extrême-Orient brûlaient blasons et oriflammes de leurs désinvoltes seigneurs. Des médecins enterraient la médecine, des enseignants l’enseignement, des paysans l’agriculture, des marins la marine, des conducteurs d’autobus les transports publics, des magistrats la justice. Debout sur un banc, d’autres policiers aussi discrets que des barbouzes de BD filmaient les manifestants qui grimaçaient devant leurs objectifs. Et des Espagnols dansaient le flamenco, un chœur de vieux sidérurgistes entonnait Avanti popolo, des étudiants chahutaient comme au Moyen-Age, des touristes nippons prenaient des photos, des odeurs de graillon fumaient sur le ciel bleu…
La lumière a sauté d’un coup, on n’y voyait plus. L’air brûlait les poumons, d’instinct il fallait courir comme les bêtes alertées par l’odeur d’incendie, tout le monde courait, des coups de feu éclataient à droite, à gauche, derrière eux. Arno tenait fermement Aurélie par le bras, elle a trébuché, il l’a tirée pour l’aider à retrouver son équilibre, une brute a foncé entre eux. La main d'Arno arrachée au bras d’Aurélie, elle avait encore dans la peau la pression de ses doigts, mais il n’était plus là, elle ne le voyait plus, ne voyait plus, la fumée, impossible de résister au torrent des corps il fallait courir, elle a crié Arno ! Arno ! les poumons irrités par les gaz elle étouffait, courant courant parmi les autres, poussée tirée par les autres et courant pour ne pas sombrer, Arno ! mais les autres aussi criaient, couraient, affolés par les sifflements des matraques au-dessus des têtes, terrorisés par les uniformes qui surgissaient de tout côté et au milieu d’eux comme s’ils avaient de longtemps infiltré le troupeau, et soudain masques arrachés, chiens mordant au hasard avec une fureur d’autant plus épouvantable qu’elle était irrationnelle, démesurée.
Crépitements de semelles sur le goudron ; aboiements humains ; bruits sourds des coups sur les crânes et les dos… Des cris de jeunes filles crevaient par place le mugissement plus grave de la multitude martelant le sol de ses sabots dans un galop anarchique, comme un peuple de chevaux en fuite devenu un seul corps, poussant un cri que répercutaient les façades patriciennes et qui revenait aux oreilles de la bête, les emplissant les assourdissant, poussant la folie dans le profond des cœurs dont les plus fragiles éclataient, et de la bête quelque chose à l’instant sombrait qui faisait comme un remous dans sa carcasse. La tête d’Aurélie a explosé dans une gerbe d’étoiles bleutées et au ralenti, elle a senti son corps se détacher du corps immense, s’échapper dans l’air comme une cellule de peau morte, et lentement, feuille au vent, chuter dans une encoignure où un haut-le-cœur l’a anéantie. (…)

 

Deuxième extrait

Rien de changé en apparence, ces dernières semaines, sauf pour Aurélie les bonds douloureux, de plus en plus douloureux du cœur à la vue des traces délicieuses qui bientôt disparaîtraient, rien sauf des larmes à l’improviste, pour le caleçon d'Arno en boule au pied du lit, Maxime niché dans sa pantoufle, son jean claquant sur le ciel bleu du séchoir, un billet sur la table, « M’attends pas pour dîner, mam’. Bzoux ».
Une fatigue la faisait tomber sur la chaise. Elle se raidissait pour barrer les larmes, fixait les murs autour d’elle et le rectangle assombri de la fenêtre sur le jardin comme si elle les découvrait, ne comprenait plus, ne reconnaissait plus rien, n’était plus chez elle ni sur un départ, n’était plus maman, n’était plus… Et au point du jour dans le jardin se murmurait à elle-même les noms des plantes, lavatera maritima, penstemon barbatus, salvia gregii, ceratoides lanata, justicia subrecta, caryopteris incana, un nom et un prénom comme si ne restaient plus, pour peupler son univers, que ces êtres de chlorophylle et Maxime Dimanche.

Assise sur les marches, elle avait regardé la lumière jaillir derrière la colline, illuminer les frondaisons des pins maritimes, puis ourler, traverser les pétales roses des lavatères avant de descendre, lentement, vers les sauges mauves et bleues rescapées du rasoir de feu estival. Arno est arrivé derrière elle, elle ne l’avait pas entendu, pieds nus sur les dalles. Il l’a entourée de ses bras, a chuchoté à son oreille Je te fais un café ? Elle a soufflé D’accord. Elle n’avait plus envie de café mais de l’accord, encore, de cet accord qui allait prendre fin, qui avait pris fin depuis qu’il avait décidé de partir : lui n’en voulait plus, de l’accord, il lui fallait maintenant se colleter au monde. Mais elle, l’accord la comblait, l’aurait comblée encore et encore… Arno penché sur elle, elle respirait l’odeur de sa bouche après le sommeil, une odeur du dedans de son corps à lui qui avait été dans son corps, à elle, une odeur fétide pour un étranger mais pas pour elle, justement, l’odeur de son intimité à lui qui était son intimité à elle. Encore.
Il est revenu avec la cafetière et s’est assis sur la marche à côté d’elle. Ensemble, ils ont regardé le jardin. Il a dit Il est très beau, ton jardin. Même sans eau. Et aussitôt des larmes idiotes lui ont piqué les yeux, elle a plissé les paupières pour les chasser, s’est raclé la gorge comme pour dire oui. Oui à quoi ? Oui. Le jardin était le dernier souci d'Arno, mais il avait fait sien son souci, à elle, du manque d’eau. Après un moment, elle s’est composé une voix ferme pour dire Mais j’ai perdu mes daturas. Cette année, ils ne se sont pas ressemés. Il a demandé, pour les daturas, elle n’avait jamais pu lui faire retenir un nom de plante. Elle lui a rappelé les corolles somptueuses, gaufrées, mauves sur l’extérieur des pétales et blanches à l’intérieur, qu’elle lui avait fait admirer en le tirant par la manche, les années passées. Il a dit Je me souviens ! et elle s’en est réjouie. Elle s’en est excessivement réjouie.

Est-ce à ce moment-là, sur l’escalier du jardin, ou plus tard dans la matinée qu’ils ont décidé d’aller ensemble à Marseille ? Le prétexte était mince : Arno devait acheter des malles en fer pour son voyage et quelques vêtements. En temps ordinaire, il serait allé faire son affaire au magasin du coin. En temps ordinaire, s’il lui avait demandé de l’accompagner, elle aurait dit non. En temps ordinaire, connaissant son aversion pour le shopping, il ne lui aurait pas demandé de l’accompagner. Mais il le lui a demandé à sa manière, J’ai trois courses à faire, si on en profitait pour aller se promener à Marseille ? Elle savait quelles courses. Elle savait qu’il ne précisait pas pour ne pas augmenter sa peine, qu’au contraire pour l’adoucir il proposait Marseille, vieille dame indigne qu’Aurélie chérissait, Marseille qui miroitait au fond de sa baie de plaisirs imprévisibles, une délicieuse balade, quatre-vingts kilomètres sous prétexte d’acheter deux malles et un pantalon, oui, comme c’était une bonne idée, une idée charmante, cette escapade ensemble avant leur séparation ! Alors elle a dit oui. Oui !
Mus par cette obscurité qui préside aux événements capitaux, ils se sont jetés, dans la petite Fiat, sur la route longeant le littoral détruit par l’industrie pétrochimique, les promoteurs et les marchands. (…)

 

Troisième extrait

Elle s’est mise à courir sur les talons trop hauts de ses chaussures d’emprunt, le long du mur de l’hôpital. Attendre un bus… ! Rester immobile quand Arno… ! Le vent de la course repoussait les images, Arno menotté, fouillé au corps, humilié, insulté, battu, Arno grelottant au fond d’une cellule dans la merde et le dégueulis, avec sa peur, sa soif, sa faim, les yeux ouverts sur des brutes en uniforme tout remplis du petit pouvoir de dégrader, vautrés dans l’assurance de leur impunité, partouzeurs de la nuit légale ! Arno, vingt ans, découvrant l’abjection ! Arno dans cette porcherie, forcément pris à partie puisque musicien et porteur de lunettes ! Ah, la jouissance séculaire du soudard qui tient dans sa poigne un frêle binoclard ! Torture choisie des cours de récré et des caves !… Arno avait-il l’herbe dans sa poche ?…
Elle a stoppé, la tête dans les mains, forçant le souvenir… leur arrivée au point du jour, devant la muraille aurélienne, les briques sombres rosies par l’aurore… Il avait pris le volant aux alentours de Grossetto, elle s’était endormie, réveillée seulement par le silence du moteur, à Rome. Elle le revoyait s’étirer, détacher sa ceinture de sécurité… Il baillait, Ah ! au moins trois capuccini et cinq cornetti ! Et à cet instant… Tendait-il la main vers la boîte à gants ?… Oui, il lui semblait bien, elle n’en aurait pas juré… S’il l’avait fait, il aurait dû se pencher vers elle, elle s’en souviendrait clairement…
Elle s’est remise à courir, comment avait-elle pu ne pas voir que Arno se droguait ? Depuis quand ? A quel moment, le matin, le soir ? Quand il était seul à la maison ? Avec les copains de son groupe ? Pour faire comme eux ? Non, l’esprit de troupeau lui répugnait trop… Alors pourquoi ? Question idiote ! Tout comme elle se servait un verre de vin à la tombée du jour, premier de la série des petits verres du soir destinés à endormir l’autre, le diable fatiguant de familiarité qui jaillissait au crépuscule. Dans l’enfance, celle du jour était livrée pieds et poings liés aux mâchoires de la nocturne mais avec l’âge, celle du jour avait trouvé la parade. Et Arno lui aussi… ? Qu’est-ce qu’elle s’était imaginé ? Que l’amour d’une mère changeait la condition humaine ? Qu’elle avait rompu la chaîne ? Avant elle son père, l’angoisse à fleur de peau, on disait nerveux à l’époque, Ah lui ! c’est un grand nerveux, ressassant les morts, les guerres, les malheurs. Et avant lui son père, le pendu. Et l’oncle, suicidé à l’alcool blanc. Comment avait-elle transmis l’angoisse à Arno ? Quels gestes ? Quelles paroles ? Elle avait pourtant fait bien attention à ne pas l’embarrasser de ses propres fantômes comme son père l’avait fait avec elle. Elle avait même cru, instruite par l’expérience, les dissimuler à Arno, lui offrir une surface lisse, humeur égale, gaieté tranquille… Elle avait cru… Les cauchemars d'Arno toutes les nuits, au moment du divorce, et pendant plusieurs mois, elle avait cru les chasser en posant sa main sur le front moite, en murmurant des mots d’amour, Mon petit, maman est là, ce n’est rien, juste un cauchemar, ça n’existe pas… Elle avait cru étouffer les diables obscurs en rabotant les aspérités de l’existence… Et si elle avait fait fausse route, complètement ? Si au contraire elle l’avait rendu inapte à se défendre ? Elle avait puisé pour l’éduquer aux sources de son passé, un temps dont rien ou presque ne subsistait. Elle le revoyait pleurant dans la cour de la maternelle à cause du grand qui le frappait… La violence à la maternelle, ça n’existait pas, de son temps à elle. Elle avait consolé Arno, l’avait caressé, choyé au lieu de lui apprendre à se battre. Et elle le revoyait maintenant sans défense, dans les situations d’affrontement, sans défense toujours… Immobile et muet…
Autour de la gare, des cars de police par dizaines, ah, la passion des empires pourrissants pour les forces de l’Ordre ! Police dans les rues, police aux frontières, police internationale, police sur les écrans, police dans les romans, gloire à la police ! Combien de milliards de dollars dépensés sur la planète pour scénariser le maintien de l’ordre ?… Des passants la regardaient avec curiosité, était-ce sa course ou son affolement visible qui attirait l’attention ? Ou la coiffe blanche sur ses cheveux ? Elle a ralenti l’allure, se contentant de marcher vite, comme les Romains ordinaires pressés par la tâche, en évitant les mendiants assis sur les trottoirs, autour de la gare, devant les églises, des hommes, des femmes, des enfants, leur sébile en plastique posée devant un bout de carton, jamais elle n’en avait vu autant, Aiuto ! Ho fame, à Rome comme à Paris, dans toutes les langues du monde, J’ai faim, aidez-moi, mes enfants… Maintenant qu’elle n’avait plus de papiers, elle avait peur de buter contre l’un d’eux, de chuter sur le trottoir à côté de lui et de ne plus pouvoir en partir, de rester prostrée, elle aussi, derrière la sébile et le bout de carton, Aiuto, aidez-moi s’il vous plaît
Alors elle faisait très attention à ne pas les heurter, à ne pas tomber avec eux, sans papiers il suffisait qu’elle ait l’air déplacée pour qu’un policier la remarque… Et il suffisait qu’un policier la remarque pour que, sans papiers, il l’embarque… La coiffe, oui, elle lui donnait une fonction à défaut d’identité… La coiffe passait bien dans le quartier de l’hôpital, mais de l’autre côté de la place ? Déplacée ?… Elle l’a enlevée et fourrée dans sa poche, s’interdisant de chercher, sur les visages qu’elle croisait, des indications sur l’effet produit par son allure, son inquiétude allait intriguer… Mais elle scrutait les ombres sur le trottoir, venaient-elles trop vite sur elle, se retournaient-elles en la croisant ?
Elle avançait en clignant des paupières pour chasser les images qui revenaient comme des mouches, Arno blessé, Arno tremblant, Arno bébé fragile à son sein, Arno hurlant de terreur dans la nuit, Arno tabassé dans une cellule, Arno pleurant de rage devant une punition collective, Arno blanc de peur sous l’insulte d’une brute de son âge, la petite main d'Arno dans sa main protectrice, des années durant, petite main d'Arno dans la main trop rassurante de maman…
Les trottoirs charriaient des files montantes et descendantes de piétons qui ne cessaient de se faire obstacle, micro tourbillons, brefs engorgements, Aurélie courait dans le caniveau, bondissant de côté quand une voiture la frôlait dans une giclée d’eau sale, replongeait dans la foule, la gorge nouée par les larmes retenues, le dos en nage. Le mourant de l’hôpital, le plongeur dans la totale solitude de son box tapissé de machines s’était-il déjà posé au fond du fleuve ? Sa pensée a volé vers lui, retenu par le limon, retenant dans ses cheveux ondulants les particules en suspension d’autres plongeurs comme lui, avant lui, s’épluchant brin à brin, molécule après molécule, toutes emportées par le fleuve avec les déchets des villes, avec la terre des berges et la poussière des quais, avec les arbres arrachés et les animaux morts, poissons, petits rongeurs, vaches gonflées comme des montgolfières et pourtant dissoutes à force d’eau patiente, avec les feuillages d’automne et les oiseaux abattus, tous s’enfonçant lentement dans l’épaisseur molle, se fondant peu à peu en elle et bientôt plus qu’une boursouflure de vase. Et la foule des plongeurs en flot contenu entre les berges austères des façades ocres se fondait avec le plongeur de l’hôpital et tous les plongeurs arrachés en amont et charriés avec eux dans la clarté jaunâtre et pelucheuse, les sons se mêlaient, s’étouffaient à mesure que s’étouffait la lumière, fenêtres et colonnades, porches portes et arcatures, vitres vitrines visages d’hommes de femmes et d’enfants fatigués ou heureux somnolents ou furieux véhicules pressés noms de rues ou de squares regards lèvres agitées sur de l’air vaines paroles, monuments millénaires membres chevelures et longues algues tous défilaient glissaient, les couleurs se confondaient s’estompaient, le flot alourdi ralentissait, s’arrêtait, retenu par un obstacle, un barrage, une cuvette où les eaux stagnaient, noirâtres et agitées, une colonne unique dressée au beau milieu. Happant l’air, dans un sursaut pour s’arracher à la vase, dans un effort de tout l’être pour s’extirper du fond spongieux, elle a reconnu la colonne de l’empereur Marc Aurèle, phare lointain. Elle a repris souffle, adossée au mur, et fermé les yeux. La foule amassée hurlait, non plus comme la veille joyeusement carnavalesque mais menaçante. Elle huait le gouvernement italien et les dirigeants de l’Empire rassemblés à Rome. Toutes les têtes étaient tournées vers la façade austère du palazzo Chigi, attendait-on une déclaration officielle ? Aurélie s’est enfoncée dans la foule vers la colonne de l’empereur philosophe sur laquelle le pape Sixte Quint, banquier des indulgences, avait fait jucher Saint-Paul. Cette farce de pierre et de bronze en plein centre politique, la rigueur morale coiffée de la statue d’un fanatique par un pape corrompu, l’avait toujours amusée. Ce jour-là, elle la voyait comme un présage.
Au pied de la colonne, l’agitation était à son comble, visages défaits, yeux rougis, cris, gestes furieux. Des portables sonnaient continûment, des Pronto ! bondissaient comme des balles. Elle s’est approchée d’une des tables encombrées de dossiers, de journaux froissés et de tracts. Plusieurs personnes discutaient avec animation des termes d’une déclaration qu’un homme prenait sous leur dictée. Un autre s’énervait, Mais s’il n’y a rien au dossier, comment voulez-vous qu’il soit condamné ? Passez-moi vos fantasmes ! Sur le socle de la colonne, malgré les grilles de protection, une affiche de la chiesa di scientology di Roma e del Mediterraneo avait été fraîchement recouverte, la colle encore luisante, par une invitation à la street parade del precariato. Le regard d’Aurélie passait de l’une à l’autre, fouillant les espaces imprimés en quête d’un signe, elle ne savait de quoi mais il y avait là quelque chose, un secret à déchiffrer, un avenir à lire, ou bien le nom d’un lieu où elle aurait dû chercher Arno ?
Une femme sanglotait contre la poitrine d’un homme qui lui caressait les cheveux d’un geste machinal et doux comme il aurait fait avec un chat. Parfois, les sanglots l’étouffaient, il lui tapotait le dos jusqu’à ce que la respiration reprenne. Vous aussi, madame, vous avez perdu quelqu’un ? Une jeune fille s’adressait à elle. Aurélie la regardait sans comprendre. Qui était mort ? Le plongeur de l’hôpital ? Une personne de votre famille ? a insisté la jeune fille. Aurélie secouait toujours la tête. Les mots flottaient, disjoints, se repoussaient l’un l’autre, et soudain ils se sont assemblés, Non ! s’est-elle exclamée d’une voix inutilement forte. Et tout aussitôt Si !
La jeune fille l’a regardée, interloquée. J’ai été séparée de mon fils,
a repris Aurélie en s’efforçant au calme, dans la manifestation, je ne sais plus où il est… La jeune fille lui a tendu un questionnaire à compléter. Des listes de personnes arrêtées ou blessées avaient été établies dans divers commissariats et hôpitaux, on allait se servir de la fiche qu’Aurélie remplissait pour localiser Arno. Quand elle lui a rendu le feuillet, la jeune fille a évité son regard anxieux. Il n’y avait plus qu’à attendre, maintenant, on s’occupait de tout. Les téléphones se sont mis à sonner de plus belle. Aurélie est restée plantée au coin de la table, parfois bousculée dans un sens ou dans l’autre elle faisait un pas de côté et revenait à son poste, le regard errant sur la spirale d’images en bas-reliefs à la gloire de Marc-Aurèle. On voyait des chars tirés par des chevaux, des navires de l’armée romaine sur les eaux du Danube, des machines de guerre, des légions abritées sous leurs boucliers, d’interminables files de prisonniers aux mains liées, des visages marqués par le désespoir, creusés par l’humiliation, des blessés, des morts, des esclaves, l’intervention miraculeuse d’une pluie qui avait fait, prétendait-on, la victoire romaine – déjà la raison désertait les têtes les plus froides, comme aujourd’hui. Devant les vainqueurs sur leurs quadriges paradait l’empereur au front soucieux, le triomphateur tourmenté. C’était la guerre encore mais d’une autre espèce que les guerres de conquête, contre Carthage ou la Gaule, une sorte de guerre continue qu’on appellerait aujourd’hui « sécurisation du territoire », « maîtrise de l’immigration » « lutte contre le terrorisme », une guerre aux frontières contre les miséreux martyrisés par l’Empire, et une guerre au-dedans contre les miséreux qui n’aspiraient plus qu’au martyre. Ce n’était pas la fin, loin s’en faut ! on dressait encore des arcs pour le triomphe des armées, des millions d’esclaves produisaient des trésors, construisaient des palais et des temples… Mais c’en était sourdement fini du rêve romain. C’était comme aujourd’hui un temps d’angoisse, toutes les richesses en quelques mains, des richesses de plus en plus colossales entre des mains toujours moins nombreuses et la misère galopante, la foi fanatique ou la drogue, les croyances absurdes ou l’ivresse mortelle du sexe pour fuir le train-train, le malaise, le mal être… C’était comme aujourd’hui un temps bouché, un temps pour les cyniques et les faux prophètes, les sectes et les banques, les affaires et les prières, les miracles et le destin, un temps où de ne plus rien comprendre à rien avait rendu la foi mortellement désirable. Les femmes mettaient leurs enfants au monde dans une joie inquiète. L’Empire déjà n’en finissait pas de guerroyer contre les Parthes, moins par pure cupidité, comme aujourd’hui, que par crainte de leur possible hégémonie. Sur les bords du Danube, aux confins de l’Empire qu’on avait cru, que les naïfs croyaient encore immortel, l’empereur en personne repoussait des tribus de gueux acharnés à survivre, lui qui n’aspirait qu’à la paix, et il se confortait dans son devoir à coups de petites phrases, il se bardait de mots pour rester droit et digne, sans crainte de la mort, sans dégoût des puissants dont il défendait l’égoïste intérêt, pour rester à son poste et y accomplir son devoir d’empereur, ni pour une postérité vaine ni par goût des richesses, mais par respect de l’ordre qui l’avait placé là. Avait-il pressenti la tornade chrétienne, lui le jardinier de la raison ? Du moins il l’avait redoutée. Et envisagé l’effondrement de l’Empire, lui qui avait tant de fois retourné sur ses tablettes les mots mort et vanité, tant de fois contemplé l’écœurante répétition des histoires humaines, écrit et récrit Tout est éphémère, celui qui se souvient et ce dont il se souvient, etrameutant le souvenir des anciens Empires, des anciennes cours, des grands noms de l’Histoire, ressassé : tous morts.
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