Editions Joëlle Losfeld, 2007, 105 pages, 10,90 €
Une mère seule et son fils unique: étrange couple, passionnel, fusionnel, dont la séparation est pourtant programmée...
Dans une semaine, Arno va partir au Canada pour étudier le violon. Il a réussi le concours d'entrée dans la classe d'un maestro. Aurélie est fière de son fils, elle ne l'a pas élevé pour qu'il reste dans ses jupes, mais, après vingt ans d'intimité au quotidien, cette rupture la fait terriblement souffrir. Consciente que cette douleur est illégitime, et même indécente, elle fait tout pour la cacher.
Arno connaît trop bien sa mère pour être leurré. Il l'entoure de toute sa tendresse et l'entraîne dans une petite folie: une virée express à Rome, la ville qu'ils aiment tant. Dix heures de route pour boire un capuccino à Trastevere! Aurélie saisit au bond l'occasion de cette ultime complicité avec son fils.
Mais la ville éternelle accueille un sommet des dirigeants de l'Empire et les opposants défilent par centaines de milliers. Même scenario qu'à Gênes, en 2001, lors du G8: les forces de l'ordre sèment le désordre. Aurélie est assommée d'un coup de matraque. Lorsqu'elle reprend conscience dans la rue déserte et dévastée, Arno a disparu. Hébétée, elle le cherche à travers la ville...

Mamma Roma par Claudine Galea

Une mère aimante et son grand fils qui va partir à l'autre bout du monde. "Allegro Furioso", le dernier roman de Virginie Lou, raconte une folle journée, à Rome, où l'Histoire rend le drame intime explosif. C'est un drame. Lorsqu'un drame se produit, on n'a pas le temps de dire ouf, on ne peut pas l'interrompre, les acteurs du drame en sont aussi les prisonniers et les victimes. "Allegro" et "furioso" sont deux termes musicaux contrastés, voire contradictoires, Allegro signifie "gai", et, en termes techniques, qui exige d'être joué "assez vite", furioso veut dire "furieux, emporté". Lorsque Virginie Lou écrit "Allegro furioso", elle commence juste après le drame, et remonte dans le temps. Il a suffi d'une journée qui avait commencé de manière plutôt heureuse et s'est terminée tragiquement. Le drame a eu lieu à Rome, la langue italienne et le tempo musical sont parfaitement adaptés à la situation.Aurélie et son fils Arno vivent en Arles. Arno va quitter sa mère pour suivre une classe de violon à Toronto. Aurélie craint le départ de son fils. Il faut entendre "craindre" au sens fort du terme, quand il exprimait l'angoisse d'un danger, le pressentiment d'une menace. Arno, ce matin-là, entraîne sa mère à Marseille pour acheter des malles. L'escapade est trop belle, ils décident de poursuivre en Italie, à San Remo puis à Rome. À Rome, une manifestation antimondialiste les emporte dans son tourbillon, et l'accident se produit.

Les faits sont banals, et l'histoire l'est, mais Virginie Lou est écrivain, et les écrivains sont en quelque sorte dotés d'une double vision. Les faits sont là pour exprimer autre chose, des liens plus confus, plus complexes, plus monstrueux. L'amour fou d'une mère pour son fils, la peur d'être seule, le désir inconscient et sauvage de retenir son fils à n'importe quel prix. Ce n'est pas la première fois que les drames sont liés à la puissance des mères. C'est inscrit dans l'Histoire, de la même façon que Rome fut la capitale d'un Empire où la sauvagerie était de mise. Et Aurélie s'y connaît en histoire : elle est photographe et fouille les sites archéologiques dans les berceaux de la civilisation romaine. Il y a cette manière haletante, allegro furioso, de l'auteur pour raconter cette journée impitoyable. La foule, la course, les cris, les affrontements avec la police, les chutes, puis la recherche du fils, éperdue dans la ville. Appositions, points d'exclamation, adjectifs pris dans une foulée rapide et sèche, suspens des phrases, répétitions du prénom Arno, les moyens stylistiques mis en œuvre sont une accélération effrénée vers le point aveugle, la disparition d'Arno au milieu de la foule.Lorsqu'arrive la scène finale dans un café désert en bord de plage, le monde s'est renversé. La mère est redevenue maternante, le fils a perdu sa joie et sa force. L'Histoire fait un écho criant d'injustice à la douleur intime : en quelques mots, on saura la vérité sur l'arrestation, sur ce qui s'est passé avec les flics. Le drame n'est pas intime, il est toujours public.

Allegro furioso

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Allegro furioso est un livre miroir, une de ces histoires trop proches, trop incarnées, trop fusionnelles pour ne pas à la fois déstabiliser et magnétiser le lecteur – ou plutôt la lectrice. Allegro furioso, sur un rythme fulgurant, nous mène à la rencontre d’une mère et de son fils, Aurélie et Arno. Aurélie regarde ce fils devenu adulte, prêt à partir vivre sa vie ailleurs, sans elle, étudier, loin, au Canada. Ainsi vont les choses. Pincement au cœur, et fierté. Tout défile dans sa tête : l’enfance d’Arno, leurs premiers pas ensemble, jusqu’à l’aujourd’hui, leur symbiose affective, intellectuelle – le bonheur. Ils s’offrent une dernière escapade à Marseille, puis en Italie, avant le grand départ. A Naples, ­remake du scénario de Gênes : des altermondialistes occupent le pavé. Il y a de la casse, des corps matraqués.Des destins malmenés, des espérances fracassées. Depuis Eloge de la lumière au temps des dinosaures (éd. Actes Sud, 1997) et De la vie et autres chienneries (éd. Joëlle Losfeld, 2005), Virginie Lou trace une route romanesque singulière, celle qui fait cheminer ensemble l’intime et le politique. Allegro furioso plonge dans le contemporain, met à nu le lien unique mère-fils. Et c’est fascinant.

Martine Laval