Les premières traces de l’écriture nous viennent de Mésopotamie, contrée autrefois fertile et rendue largement au désert. Se retirer du monde pour contester l’ordre social et pour penser : les textes sacrés ou profanes témoignent du lien étroit entre écriture et désert.
Envers
Le désert est notre envers : à l’abondance et à la vitesse s’oppose un monde minéral et lent où vivent des hommes riches d’un savoir qui leur a permis non seulement de vivre mais de créer des œuvres et de les transmettre.
Vertige
Le désert est un choc, physique et psychique. Il faut supporter de perdre le sens du temps et de l’espace, dit Théodore Monod. Cela n’est pas réservé qu’aux novices. Si ce vertige prend un Touareg, vous le verrez s’allonger, se recouvrir de son burnous. L’arrêt, le sommeil, l’obscurité, le silence le recentrent. Scission et réunification. Au-delà du dépouillement, de nouvelles richesses.
Silence
Le désert est bien plus qu’une pratique du silence ou de l’écoute. Il est une ouverture éternelle, l’ouverture de toute écriture que l’écrivain a pour fonction de préserver. Ouverture de toute ouverture, écrit Edmond Jabès.
En pratique
Pendant six jours, nous accomplissons une large boucle dans le désert à raison de 3 - 4h de marche (ou de dromadaire) chaque matin. Ce temps de cheminement est "lesté" de propositions "à ruminer". Dans l'après midi, une autre proposition (sans déplacement) nous mène jusqu'au crépuscule. On lit parfois à la chandelle, on s'endort la tête pleine de phrases ou du chant des chameliers, et on repart le lendemain vers 9h 30.
Premier rendez-vous : dimanche 11 mars vers 11h (Inch'Allah !), à l'aéroport de Djerba.
Les premiers arrivés (avion de 10h05) vont avec Hamed au marché choisir les poissons qui feront notre repas de midi. Allergiques au poisson, faîtes-vous connaître! De même, les inconditionnels de telle ou telle espèce qui arrivent par l'avion suivant (10h40).
De Djerba, voyage en 4X4 jusqu'à Es Sabria. Arrêt à Matmata (pour jeter un coup d'oeil sur les habitations troglodytiques); arrêt à Douz, célèbre pour sa gigantesque palmeraie (nous y faisons les achats de dernière heure, dont l'indispensable chech).
Puis nous rejoignons le camp des chameliers en 4x4.
Plusieurs modes de couchage vous sont proposés : sous la tente bédouine, sous la désormais universelle (et individuelle ou en duo, au choix) tente Quechua. Ou encore à la belle étoile.
Chaque jour, nous nous enfonçons un peu plus profondément dans le désert en nous éloignant proportionnellement de notre quotidien : dans cet écart nous nous voyons, avec nos richesses, nos faiblesses, nos dépendances, les habitudes incertaines dont nous sommes pourtant prisonniers. Ce cheminement nous éloignant de notre milieu nous rapproche de nous-même, du centre vivant de nos mots que le bruit du monde recouvre. La marche dans le désert est un trajet initiatique qui nous ramène à nous et pourtant nous décentre, nous permet de nous oublier en nous retrouvant, étrange paradoxe.
Hamed, né dans le désert, nous en fait découvrir les trésors, villages ensablés, oasis abandonnés, puits toujours vivants et riches des rencontres faites autour de l'essentiel : l'eau; sépultures de marabouts, légendes, et cette quintescence du désert qu'est le RIEN, la dune ni plus haute ni plus belle que les autres, le sable à perte de vue, le vertige de l'espace SANS.
Chaque jour (comme dans tous mes stages) deux ouvertures d'écriture :
Une première "caminando", diraient nos amis transalpins, "en cheminant". La marche est féconde pour l'écriture (Mes pensées dorment si je les asseois, disait Montaine). C'est une ouverture à ruminer en marchant, pendant laquelle le souffle et le rythme des pas organise les mots en phrases et les phrases en texte, qu'on jette sur le papier à la pause de midi, pendant la préparation du repas. Lecture avant la sieste.
Puis, seconde ouverture. Elle s'articule aux particularités du campement. Chaque jour un nouveau paysage, une étrangeté surprenante de la terre désertique nous interpelle, nous questionne, nous féconde. Chaque jour sous nos semelles, devant nos yeux, par tous les pores de notre peau des sensations nouvelles nous secouent, nous bousculent. J'apporte à cet ébranlement des pensées d'explorateurs, d'ermites, d'hommes du désert dans les pas desquels nous mettons nos pas, ou au contraire dont nous nous écartons. Des mots pour faire surgir les nôtres, des rêves pour secouer les nôtres et faire advenir des sens, les nôtres, ceux que nous aurons envie de partager au retour.
Nous cheminons ainsi jusqu’au samedi où nous bouclons la boucle qui nous ramène à Es Sabria.
Un petit arrêt à Douz pour acheter des cartes postales, un paquet de dates (sublimes) à rapporter à la famille.
Nul doute qu'à ce moment-là, la vue d’un simple étal de fruits aura sur nous un effet saisissant.
Plus qu'un "stage d'écriture," le désert est une expérience humaine, un cap dans l'existence.






